Le Mawlid prophétique
Par l’imam Muhammad al-Bachîr al-Ibrâhîmî
Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.
Messieurs,
J’ai lu beaucoup de poèmes composés à l’occasion du Mawlid, par lesquels les musulmans célèbrent la naissance de leur Prophète et renouvellent le souvenir de leur religion. J’ai constaté que la plupart des poètes ne sortaient pas d’un cercle traditionnel : chacun suit son prédécesseur. Ils évoquent les prodiges qui auraient accompagné sa naissance ﷺ, puis passent à l’éloge de sa personne, à la description de ses nobles qualités et à quelques-uns de ses caractères moraux. Tout cela reste souvent sans effet réel sur l’âme : ni mouvement vers une action, ni impulsion vers un modèle à suivre. Ils décrivent ensuite la nuit de sa naissance à travers des images poétiques embellies par l’exagération et l’emphase.
Sans s’en rendre compte, ils accumulent ainsi des souvenirs qui serviront de fondement aux générations futures. Ces générations se représenteront le passé à travers ces descriptions, s’en inspireront et les prendront pour modèles. Pourtant, ces poètes ne font souvent que dire ce qui charme momentanément l’oreille et produit une émotion passagère.
J’étais moi-même peu touché par ces célébrations, tant elles suivaient toutes la même voie : descriptions, louanges et accumulation de récits extraordinaires, plausibles ou invraisemblables, dont l’authenticité est souvent difficile à établir.
Cependant, malgré ma réserve à l’égard de ces exagérations, je sentais qu’elles dissimulaient quelque chose : le secret de la grandeur de cette nuit. Cette grandeur remplissait mon âme sans que je puisse en expliquer les causes, jusqu’au jour où je lus ce vers de Shawqî, tiré de sa célèbre Hamziyya :
« La guidance est née ; les créatures se sont illuminées de son éclat,
Et le temps a souri, radieux et joyeux. »
Je méditai longuement ce vers, et il révéla ce que je cherchais. Il effaça de ma mémoire l’influence de toutes les exagérations lues auparavant et dévoila, à lui seul, le secret de la grandeur de cette nuit.
Celui qui veut comprendre véritablement cette nuit doit contempler l’histoire humaine avant l’islam dans son ensemble : ses peuples, ses langues, ses croyances, ses coutumes, ses mœurs et ses systèmes de pensée. Il doit ensuite comparer cet état avec celui auquel l’humanité accéda grâce à l’islam, lorsque les fils de la péninsule arabique marchèrent vers l’Orient et l’Occident en portant le message de l’islam, sa justice, sa morale, ses croyances et son Livre, afin de le diffuser parmi les peuples.
Lorsqu’on observe ce contraste, on comprend le secret de la grandeur de cette nuit. On voit alors que l’humanité, depuis Adam, avançait au milieu des ténèbres de l’ignorance, du mal et du désordre. Chaque fois que les voix de la vérité s’élevaient par la bouche des prophètes et des sages, elles étaient couvertes par le vacarme du mensonge. Les passions dominaient les esprits, le mal se répandait parmi les hommes, la raison cédait devant l’illusion, et la vérité se trouvait obscurcie.
L’humanité avait donc besoin d’un guide qui la conduise vers la vérité et la protège de l’agression du faux. Allah voulut que ce guide soit Muhammad ﷺ et sa religion, l’islam. C’est pourquoi la nuit de sa naissance fut l’une des plus précieuses de toutes les nuits.
Messieurs,
Le vers de Shawqî décrit l’état du monde avant l’islam comme une succession de ténèbres. Il présente ensuite la naissance du Prophète ﷺ comme l’avènement d’une lumière effaçant ces ténèbres. Si cette nuit avait seulement vu naître un homme, elle n’aurait pas mérité une telle distinction. Mais elle fut la nuit où naquit la guidance dans sa forme la plus parfaite, la miséricorde dans sa plénitude.
L’islam apporté par Muhammad ibn ‘Abd Allah fut une guidance complète pour l’ensemble des fils d’Adam et une miséricorde universelle. Le monde avait soif de cette miséricorde après avoir souffert de son absence. Le remède à ses maux se trouve tout entier dans ce verset du Coran :
« Certes Allah ordonne la justice, la bienfaisance et l’assistance aux proches ; et Il interdit la turpitude, le blâmable et la transgression. »
C’est un verset qui rassemble tout ce qui conduit au bien et tout ce qui éloigne du mal. Le bonheur de l’homme dépend de sa mise en pratique ; sa misère provient de son abandon.
Messieurs,
La véritable signification de cette nuit n’est pas simplement qu’un enfant soit né dans la maison de Banû Hâshim, descendant de Hâshim, de Quraysh, des Arabes et de la lignée d’Ibrâhîm. Combien d’enfants sont nés cette nuit-là ou d’autres nuits semblables sans rien ajouter au monde, sans rien inscrire dans l’histoire !
Le véritable secret que doivent retenir les prédicateurs sincères est que cette nuit vit naître la guidance qui effaça l’égarement, la vérité qui anéantit le faux, la lumière qui dissipa les ténèbres. Elle vit naître le tawhîd qui vainquit l’idolâtrie, la liberté qui se libéra de la servitude, l’égalité qui détruisit les privilèges injustes, la solidarité qui fit disparaître l’oppression et l’injustice, la miséricorde qui triompha de la cruauté et de l’avarice, ainsi que le courage qui soutient la vérité et lui ouvre la voie.
En un mot : cette nuit vit naître l’islam. Et qui pourrait mesurer pleinement ce qu’est l’islam ?
Messieurs,
Tels sont quelques-uns des enseignements que nous inspire la nuit du Mawlid. Ils réveillent les aspirations assoupies, raniment les résolutions éteintes et rectifient ce qui s’est altéré dans les croyances et les vérités. Gravez ces enseignements dans vos âmes, transmettez-les à vos enfants et à vos descendants, afin qu’ils vivent comme de bons musulmans, réformateurs, guidés et guidant les autres vers la vérité.
Que la paix et la miséricorde d’Allah soient sur vous.
Discours prononcé par l’imam Muhammad al-Bachîr al-Ibrâhîmî lors de la célébration du Mawlid organisée par Dâr al-Hadîth en avril 1938.



